INTRODUCTION

par Sylvie Glissant et Loïc Céry (Institut du Tout-Monde)

Lorsque nous avions initialement songé au projet de la Traversée des Mémoires dès 2021, il s’agissait pour nous de susciter à Paris, où l’Institut du Tout-Monde fut fondé par Édouard Glissant en 2006, l’une de ces rencontres auxquelles il était attaché par-dessus-tout, rencontres menées en direction de la jeunesse, pour vivre les idéaux de partage des mémoires et de Relation. Nous avions pensé alors le ralliement symbolique de trois points signifiants de la capitale, à la faveur d’une marche de lycéens : le Quai Aimé Césaire, la Passerelle Léopold Sédar Senghor et la Promenade Édouard Glissant, inaugurée en septembre 2021. Ce cheminement symbolique permettait d’incarner le renversement du triangle atlantique de la traite et des esclavages qu’Édouard Glissant avait appelé de ses vœux, pour épeler une nouvelle présence au monde et une nouvelle manière de se projeter vers le futur.

Puis il nous est vite apparu que pour être intégralement vécu, ce symbole du renversement du triangle mortifère devait nécessairement engager les rives atlantiques, méditerranéennes et de l’océan Indien, selon l’idéal proposé par Édouard Glissant en 2006 dans son essai Une nouvelle région du monde :

« Des deux côtés des mers et des sables où la Traite a tracé et où ces esclavages ont grandi, toute mémoire partagée est la garante que nous nous efforcerons de renverser les gouffres. »

Renverser les gouffres, construire une mémoire partagée, mais aussi se projeter dans les enjeux écologiques du futur avec cette « force de regarder demain » dont parlait Aimé Césaire, tout cela méritait que cette idée initiale soit transformée en un projet nécessairement plus vaste, dans l’espace et dans le temps. L’idée s’est imposée alors de cette nouvelle ampleur et d’un nouvel élan que nous proposons aujourd’hui à tous, et avant tout aux établissements scolaires d’aires géographiques multiples. Nous sommes engagés ensemble dans cette nouvelle traversée, « pour en finir avec les caravelles du malheur » dont parlait Glissant, et ne pas être « esclaves de l’esclavage qui déshumanisa nos pères », comme le disait Frantz Fanon.

Nous souhaitons ainsi que les jeunes du monde puissent à leur tour et ensemble, vivre la Relation dans une conscience renouvelée du passé, des enjeux à venir et de la préservation du vivant.

NOTE D’INTENTION

Ce projet pédagogique initié par l’Institut du Tout-Monde a pour objet à la fois la sensibilisation à l’histoire et la mémoire de l’esclavage, et une approche civilisationnelle des notions d’interculturalité et d’ouverture anthropologique suscitées par la formation et les devenirs des cultures caribéennes, dans leur terreau et vers le monde. Le projet porte dans le même temps un aspect écologique marqué, fondé sur l’importance du vivant et des océans – un aspect particulièrement représenté par le volet de la traversée en solitaire sur laquelle reposera la deuxième étape du déroulement de la traversée (voir description détaillée plus loin). Il s’agit d’impliquer les élèves dans une démarche dynamique d’interdisciplinarité (histoire, lettres, philosophie) mais aussi dans une réflexion personnelle et créative autour de marches communes unissant à chaque étape les élèves martiniquais, guadeloupéens, guyanais, gabonais, sénégalais, réunionnais, nantais, bordelais, lorientais et parisiens, autour de lieux choisis pour leur portée symbolique, et autour de la rédaction d’une Déclaration commune (voir descriptif détaillé plus loin).

Ainsi conçue, la Traversée des Mémoires repose bien sur trois aspects pédagogiques conjoints : aspect mémoriel, aspect de prospective et aspect écologique. Nous proposons que dans les établissements scolaires partenaires du projet, les élèves accompagnés par leurs enseignants soient à même d’éprouver ces trois aspects par un parcours pluridisciplinaire de connaissance, mais aussi la construction en actes d’un engagement citoyen (marches et déclaration conjointe).

© INSTITUT DU TOUT-MONDE, 2022

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